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À la recherche du Aleph

La tour et le sanctuaire



״ועשו לי מקדש ושכנתי בתוכם״

Ex. 25, 8 : "Ils me feront un sanctuaire et Je résiderai au milieu d'eux".

 
    Sur les routes du progrès : quels regards spirituels?

    Texte de mon intervention au colloque du centre de Temniac le 8 octobre 2011.

    Progrès : progressus : aller de l'avant
    regards spirituels : le regard de l'attention

    Mon propos sera de comparer la construction de la tour de Babel (Gen, 11) avec la construction du sanctuaire (ex, 35-38). A Babel, l'homme compte pour peu de chose. Dans ce récit, il n'y a pas de nom propre, d'individu. Il s'agit d'hommes qui ont une seule langue (safa : lèvre, langage mais aussi frontière, bord) : toute la terre est un ensemble d'éléments uniformisés: la diversité des cultures humaines est réduite à une même chose, hommes et objets.

    " Pirké de Rabbi Eliezer ", chap. 24 : "A Babel si quelqu'un tombait et mourait, ils ne lui prêtaient aucune attention, mais qu'une seule brique tombât, ils s'asseyaient et pleuraient."

    Quand on nie la singularité de l'homme, qui est pourtant inscrite dans la création, la technique supplante l'homme, qui est ramené au rang de simple main d'oeuvre, forcément moins précieuse qu'un produit manufacturé. Alors on sombre dans la tyrannie et le totalitarisme, dans cette société du même, c'est le règne de l'anonymat.

    Dans le michkan (sanctuaire) au contraire, les hommes gardent leur individualité. Les ouvriers sont des artisans; ils ont un nom propre : Betsalel, Aholihab... La technique ne les fond pas en une masse indivisible, les ouvriers ont un savoir-faire, des compétences. L'homme a plus de valeur que la construction : "et ils Me feront un sanctuaire, pour que Je réside au milieu d'eux" (Ex. 25,8).

    ״ועשו לי מגדש ושכנתי בתוכם״

    Dans la Tour et le Tabernacle, page 44 : "la différence entre une construction faisant appel à une technique destructrice et une construction positive réside donc dans le principe du dialogue, du respect de l'altérité. Cette comparaison illustre le passage de l'homme comme sujet par opposition à ce qu'il devient dans le monde actuel : l'homme comme objet. Alors que la tour de Babel est une construction qui cherche par-dessus tout à unifier, sous le mode de la totalité, les choses comme les hommes, le michkan (sanctuaire) tient à conserver un rapport d'altérité jusque dans ses moindres détails." Le michkan se présente comme une construction que l'on monte et que l'on démonte. Ses éléments ne sont pas rassemblés au point d'être inséparables, de constituer un seul bloc. Ils ont toujours vocation à retrouver leur "individualité" pour être ensuite à nouveau réunis.



    Vocation dans l'espace

    L'homme a reçu du créateur la terre en partage. Mais l'homme est un éternel insatisfait, il va donc lever des yeux pleins de convoitise vers le ciel. Il tente de s'approprier le monde céleste par une construction. Il est une autre manière de concevoir l'espace alloué à l'homme par Dieu, une manière plus humble qui consiste à se rappeler que c'est un cadeau divin et à témoigner sa reconnaissance en invitant Dieu dans notre demeure terrestre (corps).

    A. Babel, la fusion de la terre et du ciel
    Babel est la première construction que décrit la Bible : à Chinéar, les hommes commettent une erreur dramatique, ils posent la mauvaise question : "Où est Dieu?".
    Abraham Heschel, critiquant la civilisation technique qui se meut uniquement dans l'espace commente : "La question primordiale devient : où est le dieu? L'idée que Dieu est présent dans l'univers soulève l'enthousiasme, mais on la comprend plutôt dans l'espace et non dans le temps comme s'il était un objet et non pas un esprit." (une énergie une non-manifestée)
    En s'interrogeant de cette façon, il semble que les hommes veulent assigner une place fixe, un lieu à Dieu et ce, une fois pour toutes. Mais est-ce pour s'en approcher ou pour affirmer leur puissance?
    Ainsi les Mésopotamiens édifiaient des ziggourats afin de permettre à la divinité de descendre parmi eux. La tour appartient bien à la catégorie des constructions qui se veulent des axis mundi, permettant la communication entre le ciel et la terre. Dans cette conception, il est des lieux où la présence divine est plus forte, et d'autres où elle se ressent moins, voire est remplacée par une présence maléfique.
    La Bible s'oppose à cette conception. Premièrement, Dieu n'est pas que dans les cieux. Ensuite, Dieu est infini, ce qui signifie qu'il est partout et qu'il n'a pas de puissances rivales, démons ou autres qui occuperaient un territoire où il n'est pas.

    Dans la tradition juive, un des noms de Dieu rappelle cette omniprésence : Dieu est partout, dans tous les endroits, si bien qu'Il est l'endroit et se nomme hamakom, le lieu. Ainsi le midrash dit de Dieu : "hou mékomo chel haolam; vé a'in haolam mékomo" : Il est le lieu (où le siège) du monde et le monde n'est pas son lieu (Gen. Rabba 68, 10).

    Munk rappelle : " Quand d'autres nations recherchaient leurs dieux, elles sortaient de la sphère humaine, croyant les trouver plutôt dans la nature. Certes, Dieu peut y être découvert mais il est encore beaucoup plus proche de nous au sein même de la vie humaine, dans le visage de l'autre, de l'étranger.
    Le Michkan insiste au contraire sur le fait que la présence divine est au milieu des hommes :




    "Ils me feront un sanctuaire et Je résiderai au milieu d'eux" (Ex. 25, 8). Au milieu d'eux, et non au milieu du michkan, car il n'est pas construit pour appréhender, localiser et enfermer le divin.
    Mais l'homme peut-il décider, choisir le lieu où le divin se révélera? La Tora abonde d'exemples où l'homme n'est pas préparé à la rencontre avec Dieu : Moïse et le buisson ardent (Ex 3, 3) ou dans une voix de fin silence à Élie le prophète (1rois 19, 12).

    ויאמר צא ועמדת בהר לפני יהוה והנה יהוה עבר ורוח גדלה וחזק מפרק הרים ומשבר סלעים לפני יהוה לא ברוח יהוה
    וואחר הרוח רעש לא ברעש יהוה ואחר הרעש אש לא באש יהוה ואחר האש קול דממה דקה.
    וַיְהִי כִּשְׁמֹעַ אֵלִיָּהוּ, וַיָּלֶט פָּנָיו בְּאַדַּרְתּוֹ, וַיֵּצֵא, וַיַּעֲמֹד פֶּתַח הַמְּעָרָה; וְהִנֵּה אֵלָיו, קוֹל, וַיֹּאמֶר, מַה-לְּךָ פֹה אֵלִיָּהוּ
    "Sors, et tiens-toi sur la montagne pour attendre le Seigneur Et de fait, le Seigneur se manifesta. Devant lui un vent intense et violent, entr'ouvrant les monts et brisant les rochers, mais dans ce vent n'était point le Seigneur. Après le vent, une forte secousse; le Seigneur n'était pas dans le bruit.
    Après la secousse, un feu; le Seigneur n'était point dans le feu. Puis, après le feu, un murmure dans un fin silence. Aussitôt qu'Elie le perçut, il se couvrit le visage de son manteau et alla se placer à l'entrée de la caverne, et une voix lui arriva qui disait: "Que fais-tu là, Elie?"."

    La Tora refuse donc de situer le divin dans les cieux exclusivement. On peut s'interroger sur le sens de l'image céleste pour désigner la divinité. Dans la Tora, cette image n'est rien d'autre qu'une image. Il ne s'agit jamais du ciel physique mais du ciel métaphysique. Ce qui signifie que l'image du ciel ne permet pas de comprendre où est Dieu mais comment est Dieu. La Tora ne dit pas que Dieu est dans le ciel mais qu'il est comme le ciel, c'est à dire infini et impossible à comprendre, à connaître totalement. Le ciel devient une métaphore du pouvoir, plus que celle de la demeure divine. C'est un conflit de pouvoir entre Dieu et les hommes.
    Rabbi Eléazar explique dans le midrash (Gen.Rabba 38, 6) : Il distingue la faute de la génération du déluge, qui a relativisé la grandeur de Dieu, de celle des constructeurs de Babel, qui l'ont niée. En niant la différence de Dieu, ils mettent fin à toute possibilité de dialogue. Leur conception du dialogue est dangereuse car elle vise l'osmose, croyant réunir dans l'harmonie des mondes différents.
    Or l'homme n'est pas Dieu et Dieu n'est pas l'homme. La "faute" des constructeurs de Babel consiste à vouloir réduire le monde à une seule entité, à fondre la diversité de l'univers, les cieux et la terre, en une seule réalité.


    B. Le Michkan ou la reconnaissance des frontières du cosmos

    L'homme doit savoir respecter une distance nécessaire dans son approche à Dieu, il doit adopter une attitude non agressive, non conquérante mais une attitude d'ouverture, de disponibilité.

    En reconnaissant la différence de Dieu, nous acceptons la séparation, l'espace entre Lui et nous. Réduire cet espace produit de la (con)fusion : le divin finit par être un homme, une bête, une statue de pierre, une image et l'homme à se confondre avec le divin en s'arrogeant ses prérogatives.
    Comment le Michkan s'efforçait de respecter le principe de la pluralité et celui du dialogue?
    D'abord, la forme horizontale rappelle au plan spatial le partage entre Dieu et les hommes. Ensuite, la sainteté de Dieu représentée et manifestée dans le saint des saints n'est pas directement accessible : il faut franchir diverses enceintes pour y accéder. Après les avoir franchies, on se trouve face à un rideau, à un écran. Ce rideau, le parokhet, marque la séparation entre le saint des saints et le tabernacle. Pour les cabalistes, le parokhet représente la séparation entre la sphère métaphysique et la sphère physique.
    Seul le grand prêtre pourra accéder au saint des saints, et uniquement à Yom Kippour, le jour du pardon. Si Dieu rend possible la rencontre entre l'humain et le divin, Il pose des limites précises.
    Il devra se préparer à cette rencontre; tous les commandements relatifs à l'entrée du grand prêtre ont pour but de l'aider spirituellement à la rencontre.
    La présence divine, la Chékhina, pour laquelle le Michkan a été construit, ne perd pas de sa gloire et de sa force en descendant sur terre. Par conséquent, Il interdit un contact direct avec elle et laisse toujours un espace entre les deux mondes.
    (nom. 7, 89) mit-daber, comme si Dieu se parlait à lui-même et que Moïse écoutait. La forme employée pour le verbe parler est la forme pronominale.

    C. La question de l'orientation

    La tour de Babel et le Michkan se distinguent d'emblée par leur manière d'occuper l'espace. La première reste ancrée dans le sol et constitue le centre d'une cité, la première que les hommes connaissent après le déluge.
    Le michkan, montable et démontable, est conçu au contraire pour se déplacer. Par ces voyages, le michkan occupe l'espace sans l'occuper puisqu'il ne laisse pas de traces de son passage.
    L'opposition entre le michkan et le couple cité-tour de Babel révèle l'opposition entre l'omniprésence de Dieu et la volonté humaine de fixer une place pour chaque chose. Dans le michkan, la chékhina est un centre mouvant. La tour de Babel est au centre d'une cité qui se veut le centre du monde. Or Dieu est-il lié à un lieu?


    Conclusion :
    De la même façon que Babel veut s'approprier le ciel et occuper l'espace, nous épuisons les ressources de la terre qui ne nous appartiennent pas et nous mettons en danger la vie de la terre et la notre et celle de nos descendants. Et nous nous approprions les personnes qui deviennent des objets commerciables et des marchandises anonymes.
    L'idole d'aujourd'hui, sous le nom de rentabilité, provoque un manque d'attention criminel à l'autre en tant que personne.
    Pour qu'un réel progrès puisse exister nous devons:
    1) sur le plan individuel, essayer d'ÊTRE.
    2) sur le plan social, restaurer une Éthique et sauvegarder les institutions qui sont les garants de cette Éthique.
    3) Les avancées technologiques ne sont pas un problème en elles-mêmes, tout dépend de ce que l'on en fait.

    Quelques sources :
  • Babel : Genèse chap. 11
  • Construction du sanctuaire : Exode, chap. 35-38
  • Pirké de Rabbi Eliezer, Verdier
  • Talmud de Babylone, Sanhédrin 109a.
  • La tour et le Tabernacle, David Banon, Déborah Derhy. 2008, Bayard.


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